Le Mystère de Jean l'Oiseleur

Le désespoir freiné par le dessin

C'est en 1924, que Cocteau crée une série d'autoportraits qu'il nomma Le Mystère de Jean l'Oiseleur. La série ainsi que plusieurs lettres et dessins de Jean Cocteau ont été exposés au Palais des Foires qui abrite les collections de la Galerie nationale tchèque, puisqu'il s'avérait que Cocteau avait un ami tchèque, mais aussi à l'exposition du centre Pompidou Jean Cocteau sur le fil du siècle. Cette série d'autoportraits ont été crée à l'hôtel Welcome à Villefranche-sur-mer, ville s'identifiant au refuge de Cocteau suite à la mort d'un ami qui lui fût très cher, Raymond Radiguet. Cette ville refuge fût appréciée par l'écrivain, située près de Nice, car il y trouve beau temps et soleil, dont il a énormément besoin suite au deuil de son ami qu'il n'arrive pas à faire. C'est en se regardant dans le miroir de sa chambre d'hôtel que Jean crée cette série de trente autoportraits, publiée quelques années plus tard grâce à une technique de reproduction spéciale - la phototypie. Jean Cocteau fût initié à l'opium après la mort de Radiguet en 1923 par Luis Laloy, auteur du livre de la Fumée et sûrement aussi par Diaghilev (le directeur des ballets russes). C'est sous cette consommation intensive que Cocteau produit des autoportraits, complétés de textes de natures diverses qui font souvent références à sa liaison avec Radiguet.
Les dessins représentent le visage mélancolique du poète et les textes en marge nous font deviner que son bouleversement en ce temps-là fût profond. Nous sentons le pessimisme : l'art et le dessin étaient sûrement les seuls moyens qui freinent l'artiste vers le désespoir total.

Le Mystère de Jean l'Oiseleur n°13

Sur ce dessin, Cocteau donne l'impression d'être en quête d'une chose qu'il n'arrive posséder. Il se reproduit avec une peau de couleur noire au niveau de la tête et semble avoir gommer des traits qui ensembles forment une étoile, dont le milieu est son nez et sa bouche. Il écrit en marge un texte que l'on peut lire reflété sur un miroir puisqu'il est écrit à l'envers : « J'ai endormi des gens trop éveillés pour qu'ils rêvent à d'autres qui s'endormaient. J'ai crié de toutes mes forces. » Peut-être se sent-il responsable de la mort de ses amis ?

 

Le Mystère de Jean l'oiseleur n°13, 1924.

 Encre et crayons de couleur sur papier

Le Mystère de Jean l'Oiseleur n°15

Ce dessin est plus complet que les précédents, il y a beaucoup plus de détails, de finesse. Effectivement, il représente ses cheveux et non plus une masse sur sa tête, sourcils, moustache sont présent, les yeux représentés de façon exhaustive. Cocteau se représente avec tige de rose dans sa bouche. Un cœur est représenté de façon organique, celui-ci démesurément grand. En marge, il y a écrit «Le diamant dur je suis, qui ne se rompt du marteau ». Peut-être a-t-il voulu dire qu'il est fort et qu'il arrive résister contre des forces négatives qui s'exercent sur lui (il est représenté avec deux crapauds qui tentent d'entrer dans sa veste. Ainsi, peut-être a-t-il voulu montrer que le mal voulu s'introduire en lui.). Pour la première fois, il se représente en train d'écrire une lettre où il y écrit « Un miracle sorti des mains du ciel m'a coupé la parole ». Effectivement, dans ces temps-là l'art et l'écriture avait pris le pas sur sa parole.

Le mystère de Jean l’oiseleur n°15, 1924
27 x 21 cm
Collection Liliane et Etienne de Saint-Georges
© Adagp, Paris 2007

Le Mystère de Jean l'oiseleur n°29

Cocteau a voulu exprimer ici la douleur qu'il ressentait par ses maux physiques, très souvent cutanés. En marge, il y écrit « Tous mes amis sont morts. Mes amis où êtes vous ? Comment vient-on ? Pitié ! Tendez moi une main d'ombre. » Evoque-t-il le suicide par l'image de "la main d'ombre"

Autoportrait n°30 du Mystère de Jean l'oiseleur.1924

Encre et crayon bleu sur papier.

Le Mystère de Jean l'oiseleur n°30

Nous voyons ici de façon nette que Cocteau s'aide de points afin de se reproduire. Ici, il semble être très fatigué puisqu'il est cerné. Il dessine une étoile des vents au niveau de son front. Peut-être que c'est une façon de se dire qu'il faut qu'il ne faut pas qu'il se perde. En marge, il écrit « Ne me dites pas « notre métier » s'il vous plaît. Le vôtre vous fait votre et le mien me tue ». Plus en bas il écrit à l'envers « Je regarde les étoiles. » Ici il évoque sa vocation d'écrivain et les ravages qu'elle provoque dans son état psychique.

 

Autoportrait n°30 du Mystère de Jean l'oiseleur.1924

Encre et crayon bleu sur papier.

Le Mystère de Jean l'Oiseleur n°32

Cet autoportrait est très mystérieux. En marge est écrit « Je suis bien gardé. Jean l'oiseleur ». Cocteau s'est représenté en train de lire un livre intitulé «Les étoiles » et semble tourné la tête à deux iguanes lui montant dessus. Peut-être que ces animaux représentent la douleur due à l'opium, la tristesse d'une mort tragique. Comme Coteau est un miroir, il ne nous regarde pas nous mais lui même. Ainsi, s'il se regarde d'une façon si méfiante et sévère, c'est peut-être une manière de dire à une autre partie de lui-même : "arrête ! arrête ces bêtises ! Cesse de t'inventer une personnalité grâce à l'opium !"  traduisant son envie d'arrêter cette drogue. En tout cas, le texte émargé nous indique cette interprétation.

 

Autoportrait n°32 du Mystère de Jean l'oiseleur.1924

Encre et crayon de couleur sur papier.

Interview artistique (synthèse)

C'est pour l'ouverture de l'exposition Jean Cocteau sur le Fil du Siècle le 25 septembre 2003 au Centre Pompidou que notre journaliste interroge le conservateur à propos des quelques 900 œuvres de Cocteau restituant sa personnalité artistique.

Pourquoi dit on de cette exposition qu'elle est paradoxale ?

« Beaucoup de gens sont certaines de connaître les œuvres de Jean Cocteau, alors qu'ils ne connaissent que ses œuvres majeures telles La Machine Infernale ou Orphée, cependant il 'touche' aussi aux autres domaines artistisques. L'artiste aborde toutes les disciplines : peinture, dessin, sculpture, céramique, cinéma, théâtre, prose romanesque, poésie versifiée, chanson, danse... On le surnomme même « Touche-à-tout ». En bref, beaucoup de domaines artistiques relatant la personnalité de Cocteau restent dans l'ombre et sont donc finalement inconnus par la société. C'est aujourd'hui qu'on redécouvre le vrai personnage que l'on pensait connaître. »

Selon vous, d'où provient l'esprit pluridisciplinaire de Cocteau ?

« Je pense que cet aspect vient du fait qu'il a vécu beaucoup de troubles voire de chocs psychologiques. Nous avons réussi à détecter à travers ses œuvres une amitié puissamment intense entre Raymond Radiguet et Jean Cocteau, qui semblaient liés tant intellectuellement qu'intimement. Son ami fut aussi une énorme source d'espoir quant aux chocs que Jean a vécu en étant ambulancier sur les fronts de la premiere guerre mondiale, malgré qu'il s'y soit porté volontaire. Seulement, lorsque Raymond Radiguet mourut, Cocteau se sentait tellement seul, malgré son entourage, qu'il s'adonna à l'opium par l'intermédiaire de l'écrivain Louis Laloy bien que l'on dise aussi que Diaghilev (directeur des ballets russes), Auric et Poulenc le poussaient à chercher l'oubli dans l'opium. Cette drogue sera donc une grande source d'inspiration et en résultera plusieurs oeuvres. Cocteau voudra s'exprimer, et n'arrive à le faire plus qu'à travers le dessin, le cinéma, la peinture ou la sculpture... »

Quels sont d'après vous les domaines les plus centrés sur la psychologie de l'artiste ?

« Je pense qu'en ces moments de troubles et déprime, Jean avait énormément besoin 'd'une lumière' qui puisse le guider - ce qu'il trouva à Villefranche-sur-mer. Ce fut la ville refuge de l'artiste par l'éclatement de lumière, de soleil... C'est dans sa chambre de l'hôtel Welcome qu'il se trouvait en proie à un miroir duquel il va reproduire son image. « Le hasard d'une chambre d'hôtel a placé ma table devant une armoire à glace », ce qui l'incitait donc à produire des autoportraits décelant sa personnalité du moment. L'opium qu'il consommait régulièrement depuis 1924 a beaucoup influencé les autoportraits. Une série d'une trentaine de ceux-ci, Le Mystère de Jean L'oiseleur, exprime, d'une façon très noire, ses reflexions intérieures avec des portraits émagrés de textes très personnels de natures diverses. Elle ruissèle d'une imagination fulgurante en rapport à son état psychologique face à la mort de Radiguet, physique face à l'opium et relationnelle par ses amis de Villefranche qui l'aident.»

Comment peut-on voir que l'opium influcence ces autoportraits ?

«Eh bien, beaucoup d'allégories figurent sur ces autoportraits, mais il faut encore une fois connaître la vie de Cocteau pour les détecter. Le texte en marge nous laisse deviner les symboles de celles-ci évidemment. Par exemple, sur l'autoportrait n°32 du Mystère de Jean l'oiseleur, il y a écrit "Je suis bien gardé" tandis qu'il se représente nous regarde de manière méfiante, tournant la têtes à des sortes d'iguanes tentant de lui monter dessus. Or, tout le monde sait que l'opium crée des hallucinations sur ses consommateurs. Ainsi, nous avons l'impression d'assister à une scène hallucinogène que Cocteau a vraiment vécu.»

Mise à part une hallucination, y a-t-il d'autres interprétations de cet autoportrait ?

{rire} «Essayons de nous plonger dans l'univers de Cocteau ! D'abord il tourne la tête aux iguanes, semblant représenter le mal donc l'opium, d'autant plus qu'il émarge " Je suis bien gardé " et lit un livre s'intitulant les étoiles. En plus il semble regarder le spectateur d'un air méfiant : Nous pouvons donc penser qu'il renonce à l'opium. Cependant il faut se rappeler qu'il est devant un miroir, donc il s'est en fait représenté en train de se regarder dans ses propres yeux. Du coup le regard devient sévère et menaçant et nous avons l'impression qu'une partie de Jean Cocteau ordonne à l'autre partie de renoncer à l'opium. Ce portrait est ainsi un véritable dialogue entre deux Cocteau.» - Syfer Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

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