Exemple : un nouveau Paris, le témoignage d'une société matérialiste

Le Paris d'Haussmann révolutionne la vie parisienne et supprime l'histoire d'une ville à laquelle l'Artiste est attaché.

 Après le Coup d'Etat du 2 décembre 1851 par Napoléon III, neveu de Napoléon Bonaparte Premier, une Constitution rédigée en 1852 décrète le Second Empire français. L'Empereur veut transformer la France qui demeure retardée économiquement. En effet, en 1850, les trois quarts de la population française reste rurale. Cette transformation se remarque à une plus petite échelle, c'est-à-dire celle de la capitale. Effectivement, par sa nomination de préfet de la Seine livrée par l'Empereur en 1853, le baron Haussmann est chargé par Napoléon III de transformer l'urbanisme de Paris. Il faut redonner lumière, hygiène et dynamisme à la ville afin de refléter ce rayonnement au delà des frontières. 
Haussmann, avec l'aide d'ingénieurs et d'architectes, transforme donc la capitale française. Il l'assainit en y introduisant des égouts sous-terrains ( en 1850 il y avait une centaine de kilomètres, tandis qu'en 1870 il y en a près de cinq cents soixante.), des espaces verts tel le Bois de Boulogne aux paysages artificiels. Il améliore l'accessibilité à la ville en plaçant des gares à ses portes, comme la gare de l'Est. Enfin, le préfet de la Seine embellit la ville, prend soin de créer une harmonie en incorporant de grands espaces. C'est l'invention du boulevard aux vingtaines de mètres de large, éclairés la nuits, bordés de trottoirs sur lesquels il y des arbres et des bancs à intervalles réguliers et même des urinoirs, soulignant ainsi l'aspect hygiénique qu'a pris Paris. 

C'est alors qu'une nouvelle vie parisienne commence : la vie nocturne où chacun est libre de déambuler dans les rues la nuit, à la sortie des cafés. Une révolution culturelle est alors mise en place. C'est l'ambiance festive des parisiens qui peuvent dorénavant vivre à chaque moment de la journée, le jour comme la nuit.

Cependant, les moyens d'arriver à ce résultat n'ont pas été immédiats. Pour cela, les parisiens ont du endurer une quinzaine d'années de travaux constants avec bâtiments et quartiers détruits. L'Artiste, qui était attaché à l'ancien Paris, ne retrouve plus ses repères et se perd dans leurs souvenirs. L'Artiste devient mélancolique.

Sources tableau: André Gill : Panorama du boulevard Montmartre, 1877. musée Carnavalet.

Les Fleurs du Mal - Tableaux Parisiens - Le Cygne LXXXIX

Le Cygne

A VICTOR HUGO 
I

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel) ;

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie ;
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le Travail s'éveille, où la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :
« Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre ? »
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s'il adressait des reproches à Dieu!
 
II
Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime :
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé d'un désir sans trêve ! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée ;
Veuve d'Hector, hélas ! et femme d'Hélénus !

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,
Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard ;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais ! à ceux qui s'abreuvent de pleurs
Et tettent la Douleur comme une bonne louve !
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor! 
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encor !

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du mal (1857)

Ce poème est composé de deux parties comportant respectivement sept et six quatrains d'alexandrins. Les rimes sont croisées et s'alternent entre rimes masculines et rimes féminines. Le cygne, blanc et pur, symbolise la métamorphose. Il est ridicule sur terre car à l'écart de son élément naturel, l'eau, ce qui nous rappelle L'Albatros, poème du même recueil dans la section Spleen et idéal. Les deux animaux de ces deux poèmes représentent la même allégorie du statut de l'artiste au XIXeme siècle. Effectivement, dans Le Cygne, l'animal représente une personne, un artiste qui ne reconnaît pas le vieux Paris, il symbolise la nostalgie du passé. Le cygne n'a plus d'eau « prés d'un ruisseau sans eau » comme l'artiste ne retrouve plus son vieux paris. Autrement dit, le vieux paris est vital à l'artiste comme l'eau est vitale au cygne. Baudelaire retranscrit dans ce poème, à travers l'allégorie du cygne, la nostalgie d'une paris détruit. Le poète évoque à plusieurs reprises la transformation de Paris : « le vieux Paris n'est plus » « Paris change ! » « vieux faubourgs » « souvenirs » « vieux Souvenir ». De ces expressions, nous pouvons également penser que Paris est personnifié. Dans l'alexandrin « Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous », l'allitération en « s » exprime le soupir de l'artiste quant à un nouveau paris dans lequel il se perd et l'assonance en « i » dans l'alexandrin « Comme les exilés, ridicule et sublime » s'identifie au chant du cygne, autrement dit à la douleur de l'artiste. La source du poème semble provenir du Paris d'Haussmann car il dit « Paris change ! Mais rien dans ma mélancolie / N'a bougé ! Palais neufs, échafaudages, blocs, / Vieux faubourg, tout pour moi devient allégorie,/ Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs » où l'allitération en « r » semble évoquer le bruit d'une machine. Enfin l'anaphore en « Je pense » , en plus du champ lexical de la pensée « esprit,pense,jadis, souvenirs... » mettent en plus des allégories, des personnifications telles « Travail, Douleur, Souvenir » redonnant vie aux souvenirs figés du poète, basés sur un rêve inaccessible.
Finalement, ce poème montre à quel point Baudelaire n'a plus réussi à trouver ses repères suite à la transformation de Paris. Il semble totalement perdu, il ne songe qu'aux vieux faubourgs disparus, emportés dans des souvenirs lointains, provoquant une fascinante mélancolie nostalgique.

Sources du tableau : Gustave Courbet : Charles Baudelaire, Musée Fabre à Montpellier 

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