Explications : Artistes rejetés, victimes d'un nouvelle société

Artistes en marge par rapport à l'Histoire

Depuis le XIXeme siècle et ses révolutions industrielles, les artistes restent en marge par rapport à la nouvelle société matérialiste qu'ils refusent. En effet, la modernisation au cours du siècle a été telle que les artistes perdent leurs repères. Ceux-ci veulent supplanter cette société matérialiste qui s'est amplement installée depuis les révolutions industrielles. Contrairement à la nouvelle bourgeoisie, qui s'est enrichie au cours du siècle, reposant sur des valeurs matérialistes, les artistes ne trouvent pas de juste équilibre entre l'or et l'art : ils croulent sous des dettes alors qu'ils travaillent nuits et jours. Ils sont marginales, en divorces de la société. Plusieurs artistes témoignent de cette injustice. La discordance entre l'individu et le monde, qui crée ainsi le mythe d'un "mal du siècle", d'une mélancolie du moi. C'est le romantisme. Il y a Charles Baudelaire qui inscrit ce sentiment d'exclusion de cette société dans L'Albatros ou dans le poème en prose Le Cygne se trouvant dans la section Tableaux Parisiens des Fleurs du Mal ou encore dans le recueil Le Spleen de Paris. Alfred de Vigny qui publie à cet égard Chatterton. Enfin Théophile Gautier résume ses pensées dans la phrase "Tout ce qui est utile est laid", qui témoigne vraiment du statut de l'artiste au cours du XIXeme siècle. L'artiste souffre de son génie. 

 Comment remédier aux vices de cette nouvelle société ? Comment se libérer ? Il ne reste plus que la drogue. Baudelaire est par exemple l'un des ces artistes se délectant à l'opium : "Prenez en gros comme une noix, remplissez en une petite cuiller, et nous possédez le bonheur absolu avec toutes ses ivresses." Cocteau devient à partir de 1923, un Baudelaire de son temps. Il recouvre la grande tradition des poètes visionnaires.

Le Spleen de Paris - A une heure du matin

Voici un témoignage de Charles Baudelaire, artiste souffrant de son monde contemporain.

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A une heure du matin

" ENFIN! seul! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enin! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.

Enfin! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.

Horrible vie! Horrible ville! Récapitulons la journée: avoid vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île); avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait: « C'est ici le parti des honnêtes gens», ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de VÉNUSTRE; avoir fait ma cour à un directeur de théatre, qui m'a dit en me congédiant: « Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z...; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs; avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons»; m'être vanté (pourquoi?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoid lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle; ouf! est-ce bien fini?

Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. mes de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde; et vous, Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise! " 

 

Charles Baudelaire. In : Le Spleen de Paris (Petits Poèmes en prose), 1869

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